Addiction

Dictionnaire de neuropsychanalyse

Extrait de “Dictionnaire de neuropsychanalyse" de Serafino Malaguarnera, 12 octobre 2016, pp. 11-14.

Addiction                                                                                      

Anglais : Addiction ou Drug Addiction

Les termes dépendance ou addiction (1) — ce dernier, qui est le plus employé, est un anglicisme — se réfèrent à tout attachement compulsif envers un toxique (toxicomanie), une pratique (achats compulsifs) ou une situation sociale (relations affectives), malgré la volonté et les efforts du sujet pour s’y soustraire.

                                                                                                                                                                             ★                                                    

En 1988, Gaetano Di Chiara et Assunta Imperato (2) ont montré que tous les produits qui déclenchent de la dépendance chez l’homme, comme les psychostimulants (l’amphétamine et la cocaïne), mais aussi les opiacés (la morphine, l’héroïne, la nicotine) et l’alcool, augmentent pendant quelques heures les taux de dopamine dans les noyaux accumbens. L’activation de cette partie du cerveau stimule le système neuronal de la récompense qui donne du plaisir au sujet. L’addiction serait donc provoquée par une dérégulation des neurones à dopamine. Cependant, la constatation que la plupart des produits et des actes agréables, comme le fait de savourer un aliment, ne déclenchent pas de dépendance rend cette hypothèse incomplète.                                                        

Jean-Pol Tassin (2007) a proposé une nouvelle théorie neurobiologique explicative concernant l’addiction selon laquelle son origine ne serait plus uniquement provoquée par une dérégulation des neurones à dopamine, mais également par une dérégulation des neurones noradrénergiques et sérotoninergiques. Plus précisément, la consommation répétée de drogues provoque une perte de contrôle réciproque (découplage) entre les neurones noradrénergiques et sérotoninergiques. Jean-Pol Tassin démontre ainsi que l’addiction implique trois neuromodulateurs et non un seul (la dopamine) comme il était admis par la communauté scientifique.                                                                                                                                    

                                                                                                ★                                                                                                                                                                                                    

Edward Khantzian a souligné la regrettable constatation que depuis les années septante la psychanalyse a peu contribué aux traitements des addictions. Cela a entraîné une base théorique psychanalytique insuffisante pour comprendre cette problématique et une diminution de ces patients qui se tournent vers la psychanalyse. Pour pallier cette carence, Edward Khantzian (1985) s’est intéressé aux addictions d’un point de vue psychodynamique et a développé l’hypothèse de l’automédication pour expliquer ce qui amène à l’addiction. Cette hypothèse suggère que la consommation de drogue est une tentative pour soulager les symptômes d’un trouble sous-jacent ou d’un état critique, tels que le stress, la dépression ou l’anxiété. Ces conditions psychopathologiques s’associent avec un ego pauvre en habiletés d’adaptation qui trouve dans l’addiction une compétence d’adaptation et qui développe des comportements favorisant l’évasion, évitant la douleur et recherchant le plaisir. Outre les vulnérabilités psychologiques qui prédisposent à la dépendance, la perspective psychanalytique sur les addictions avancée par Edward Khantzian met également l’accent sur l’importance des affects douloureux provoqués par les drogues (Khantzian, 2003). Cette hypothèse de l’automédication offre au clinicien un cadre conceptuel précis où se déroule le traitement (Khantzian, 1993). Il s’agit de supprimer ce qui est en amont, notamment le trouble sous-jacent ou l’état critique, d’enseigner les habiletés d’adaptation saine et ramener le sujet à l’équilibre. Ainsi, l’automédication — l’addiction — s’avère obsolète, car l’affection sous-jacente aura été éliminée et les habiletés d’adaptation pauvres auront été remplacées par des habiletés saines.                                                                                                                            L’addiction est provoquée par l’action d’une drogue et par l’exposition répétée à celle-ci. Ce processus implique une influence importante de la constitution génétique, du contexte psychologique et social de l’individu qui consomme la drogue. Ce processus aboutit à des changements stables dans le cerveau qui sont responsables des comportements problématiques à long terme. Étant donné que les addictions présentent à la fois une composante biologique et psychologique, Brian Johnson (2003) propose l’insertion des conceptions d’Edward Khantzian sur les addictions dans les recherches neuropsychanalytiques qui opèrent tant au niveau mental et biologique. Avant tout, il faut connaître la raison qui pousse l’individu à exposer son cerveau à plusieurs reprises à des produits chimiques potentiellement destructeurs. Ensuite, il faut s’intéresser aux bases constitutionnelles et aux changements au niveau du cerveau, et finalement intégrer au sein de ces questions l’hypothèse de l’automédication d’Edward Khantzian. Plus précisément, une analyse neuropsychanalytique de la dépendance permet de repérer les quatre étapes suivantes dans lesquelles on étudie :  

  • les états prémorbides qui poussent l’individu à prendre de la drogue. Ici, la neuropsychanalyse s’intéresse aux relations entre l’addiction et les autres désordres du DSM-IV. Par exemple, les recherches neuropsychanalytiques ont mis en évidence une relation entre l’anxiété et les troubles de l’humeur, bien que ces problématiques ne créent pas un trouble de dépendance.
  • la constitution génétique et psychologique ;
  • les modifications de la personnalité, de la motivation et des émotions complexes qui se manifestent en réponse à des modifications cérébrales stables provoquées par la transition entre la toxicomanie et la dépendance à la drogue. Par exemple, Brian Johnson (2001) a montré que ces changements cérébraux produisent l’apparition d’une nouvelle gamme d’instincts à laquelle l’individu doit réagir et qui modifie le caractère. L’étude neuropsychanalytique de ces changements cérébraux peut en outre se rendre utile pour le diagnostic, les recommandations thérapeutiques et le pronostic.
  • la relation qui s’instaure entre une toxicomanie et d’autres addictions.

Lors d’une intervention au Congrès de neuropsychanalyse de Rio en 2005, Jaak Panksepp a proposé de prendre en compte le système neuronal de la récompense pour la description des mécanismes sous-jacents aux addictions. Le système de récompense ainsi que le système neuronal de la peur et du désir feraient partie des psychoendophénotypes qui sont des schémas internes de programmes de motivations internes. Au départ, une inscription neuronale effectuée par le système de récompense se constitue à partir des structures sous-corticales et elle serait donc inconsciente. Ensuite, en atteignant le but, la conscience ayant son siège dans le néocortex renforce la première inscription effectuée par le système neuronal de récompense.      

François Ansermet et Pierre Magistretti (2010) proposent une similitude entre la compulsion de répétition et le processus d’addiction et de dépendance aux drogues (3).                                                                                            ________________

▲   1. En vieux français, le mot addiction désigne le fait de rembourser ses dettes.                              

2. Gaetano Di Chiara et Assunta Imperato sont deux scientifiques de l’Université de Cagliari.                                                                                                                                                                           

3. Voir : Compulsion de répétition

Bibliographie :                                                                                                                              

Ansermet F., Magistretti P. (2010), Les énigmes du plaisir, Odil Jacob.                                        

Di Chiara G., Imperato A. (1988), Drugs abused by humans preferentially increase synaptic dopamine concentrations in the mesolimbic system of freely moving rats, Proceeding of the National Academy of Sciences, volume 85 : pp. 5274-5278.                                               

Johnson B. (2001), Drug dreams, a neuropsychoanalytic hypothesis, Journal of the American Psychoanalytic Association, 49: 75–96.                                                     

Johnson B. (2003), Commentary on “Understanding Addictive Vulnerability”, in : Neuropsychoanalysis, An Interdisciplinary Journal for Psychoanalysis and the Neurosciences, Vol. 5, Issue.                                                                                                                              

Khantzian E.J. (1985),  The self-medication hypothesis of addictive disorders: Focus on heroin and cocaine dependence, in : American Journal of Psychiatry, 142 : 1259-1264.

Khantzian E.J. (1993), Affects and addictive suffering: a clinical perspective,  in : Ablon L., Brown D., Khantzian E.J., JE Mack J.E., in : Human feelings : explorations in affect development and meaning : 259-279, Hillsdale N.J., Analytic Press.                                                                                                              

Khantzian E.J. (2003), Understanding Addictive Vulnerability: An Evolving Psychodynamic Perspective, in: Neuropsychoanalysis, An Interdisciplinary Journal for Psychoanalysis and the Neurosciences, Vol. 5, Issue.                                                                                                      

Tassin J.P. (2007),  Neurobiologie de l’addiction : proposition d’un nouveau, Informat. Psychiat., 83, 2 : 91-97.                                                                                                                  

Tassin J.P., Kirsch M. (2010), Entretien avec Jean-Pol Tassin, La lettre du Collège de France, Hors-série 3/2010, mise en ligne le 25 juin 2010, consulté le 23 février 2015. URL : http://lettre-cedf.revues.org/283

Compléments :                                                                                                                                                   

Dopamine, Compulsion de répétition, Noyaux accumbens, Tassin Jean-Pol

Ajouter un commentaire