Angoisse

Allemand : Angst — Anglais : Anxiety.      
                                                                                                     
L’angoisse (1) est un état d’excitation émotionnelle déclenché par la perception d’un danger. Lorsqu’il y a un objet précis ou un événement bien défini qui provoque la perception d’un danger, on parle de peur. Le cas contraire, on parle généralement d’angoisse.
L’anglais a seulement le terme anxiety pour indiquer l’anxiété (2) et l’angoisse.
      
L’approche cognitivo-comportementale repère trois types de réactions en réponse à l’angoisse : les réactions physiologiques, comportementales (la fuite, l’inhibition ou l’attaque) et cognitives qui se traduisent par des pensées automatiques et par la mise en place de schémas qui imposent une sélection et une interprétation aux événements.   
    
Selon Freud, l’angoisse est une peur irrationnelle qui n’est pas provoquée par un objet réel. En 1895, il isole à partir de la neurasthénie plusieurs symptômes qui gravitent autour de l’angoisse qu’il regroupe sous le nom de névrose d’angoisse. Considérée comme une névrose actuelle, la névrose d’angoisse serait la conséquence d’une accumulation d’une excitation sexuelle qui se transforme directement en symptôme en absence ou insuffisance d’élaboration psychique.
Freud a élaboré deux théories sur l’angoisse. Pendant une première période, Freud considère l’angoisse comme la transformation d’une partie de la libido qui a été refoulée. À partir de 1925, il considère l’angoisse comme un signal émis par le Moi pour éviter l’émergence de contenus refoulés et l’oppose à l’angoisse automatique (Freud, 1925/1926). Ainsi, il est possible d’isoler deux types d’angoisses dans la conception de l’angoisse chez Freud. La première — une angoisse mentale — est un affect lié à des représentations mentales sans réactions viscérales ; la deuxième — une angoisse somatique — est une angoisse qui n’est pas liée à des représentations mentales et se décharge par des réactions viscérales, endocrino-métaboliques et motrices automatiques (Ronan, 2007).
L’angoisse, reconductible à l’état de détresse (Freud, 1925/1926), est un état somatique qui ne se caractérise ni par un plaisir ni un déplaisir, mais par une attente de quelque chose dont on ne sait pas quand elle pourra apparaître et de quoi il s’agit (Freud, 1925/1926). Lacan reprend la distinction entre deux termes allemands qui indique l’attente : le mot Abwarten qui se réfère à une attente d’un objet précis (comme le sein) et le mot Erwartung qui se réfère à une attente d’un objet imprécis propre à l’attente dans l’angoisse (Lacan, 1954-1955).  
Tout au long de l’histoire de la psychanalyse, plusieurs théories sur l’angoisse ont vu le jour. Voici quelques-unes de ces théories :

  • Selon Otto Rank (1924), l’acte de la naissance, vécue comme une expérience d’angoisse, est le prototype de toutes les situations de danger ultérieures.
  • Mélanie Klein propose une différentiation entre une angoisse dépressive (3) et une angoisse paranoïde (4).
  • Selon Jacques Lacan (1962-1963), l’angoisse est une peur provoquée par un objet qu’il appelle objet petit a. Elle surgit lorsque cet objet vient occuper la place du manque. L’angoisse serait alors consécutive à un défaut du manque.
  • Jean Bergeret (1974) propose une distinction entre l’angoisse de castration, l’angoisse de morcellement et l’angoisse de séparation et chacune d’elles caractérise respectivement les névroses, les psychoses et les états limites. 
  •  
  •  

     

                                   ----------------------------------------------------------------------

Daniel Widlöcher (1996) propose un modèle neuropsychanalytique de l’angoisse qui est construit à partir des travaux issus de la psychanalyse et des neurosciences (5). Une situation anxiogène est provoquée par certains événements activateurs pouvant appartenir à différents niveaux, notamment les conflits conscients ou inconscients, les traumatismes et le stress répété. Ces événements activateurs, vécus comme un signal de danger, mettent le sujet dans une attente anxieuse et provoquent une interruption des plans d’action au sens psychique, à savoir les pensées, le comportement et le fantasme. Concrètement, lorsque nous sommes en train de penser, de fantasmer ou d’accomplir un acte, une situation soudaine ayant une origine intérieure ou extérieure est vécue comme un danger et met notre esprit en alerte et en attente de résoudre cette situation, en bloquant ce que nous étions en train de penser, de fantasmer ou d’accomplir un acte. Cette réaction d’alerte entraîne deux phénomènes, un phénomène psychique — réaction d’hyperéveil attentionnel — et un phénomène physique — activation du système périphérique sympathique — qui se met en place en parallèle au système d’hyperéveil. Sur le plan cognitif, la réaction d’hyperéveil attentionnel active un traitement cognitif de la situation, évalue sa cohérence ou son incongruence en prenant en compte les aspects conscients et inconscients pour donner sens à la situation et lui trouver une issue à travers une action spécifique. Selon Daniel Widlöcher, si le sujet reste dans une situation évaluée comme incongruente et s'il ne trouve pas une action appropriée, deux scénarios peuvent se mettre en place. Le premier est la continuation de l’état improductif qui déclenche une angoisse aigüe ou une attaque de panique. Dans le deuxième scénario, le sujet poursuit son traitement qui devient pragmatique plutôt que cognitif en recherchant et trouvant de fausses actions spécifiques (dans le langage psychanalytique, on parle de formations de substitut), notamment la recherche persistante d’un signal objectif de danger dans l’attente anxieuse, création de mécanismes phobiques ou obsessionnels. Ces fausses actions spécifiques, ou ces formations de substitut, sont de fait un échec, et, ainsi, ils renforcent l’incertitude et l’anxiété. Grâce à cette notion de fausse action spécifique, Daniel Widlöcher relie ce modèle avec celui de Freud, car elle correspond aux mécanismes de défense tels que la conversion pour l’hystérie, déplacement pour la phobie, isolation pour l’obsession, etc.                                        

Christophe Dejours (1998) propose une explication de l’angoisse sur la base d’un rapprochement entre la psychanalyse et la biologie. Il conçoit une correspondance entre des états psychiques et certains régimes précis du fonctionnement cérébral et des circuits régulateurs du SNC. Cela lui permet de montrer qu’il existe une opposition entre l’angoisse délirante et l’angoisse de la névrose actuelle à la fois sur le versant psychique à la fois sur le versant biologique. D’un point de vue psychique, l’angoisse de la névrose actuelle se produit sur le fond d’un manque de représentation mentale alors que l’angoisse délirante s’organise mentalement, et donc avec des représentations, autour de la persécution. Sur le plan cérébral, l’angoisse psychotique correspondrait à une hyperactivité dopaminergique des boucles hypothalamo-corticales (en d’autres termes, l’hypothalamus est en hypercommunication avec les aires cérébrales de la pensée, des représentations) et à une hypoactivité de l’axe hypothalamo-viscérale. En revanche, l’angoisse actuelle (angoisse automatique) correspondrait à une hypoactivité dopaminergique des boucles hypothalamo-corticales (en d’autres termes, l’hypothalamus est moins en communication avec les aires cérébrales de la pensée, des représentations) et une hyperactivité de l’axe hypothalamo-viscéral. Cristophe Dejours situe l’angoisse névrotique entre ces deux extrêmes, car son système dopaminergique fonctionnerait correctement comme modulateur de la boucle méso-cortico-hypothalamique (Dejours, 1998).                                                                                                                    

Il y a deux angoisses différentes qui renvoient à des processus neuronaux différents, notamment l’angoisse-peur et l’angoisse-panique. La première est liée au système de défense-fuite, la deuxième au système panique (6). Mark Solms et Oliver Turnbull (2002) proposent un rapprochement entre l’angoisse-peur et l’angoisse paranoïde, et l’angoisse-panique et l’angoisse dépressive.               

L’angoisse peut également être décrite avec les termes, proposés par François Ansermet et Pierre Magistretti (2010), de représentations (symbolisées par ces auteurs par la lettre « R ») et d’états somatiques (symbolisée par ces auteurs par la lettre « S ») (7). L’angoisse serait un état dominé par les états somatiques défaits de tout lien avec les représentations. Pendant l’attente (Erwarteng), le système de représentation est impuissant dans la tentative d’apaiser cet état désagréable.                                                                                                          ______________

▲  1. Le mot « angoisse » dérive du latin « ango » qui signifie un passage étroit.                    

2. Le mot « anxiété » a pour racine « anxio » qui signifie inquiétude.                                                                                                                                                                                  

3. Voir : Position dépressive                                                                                                                

4. Voir : Position paranoïde                                                                                                 

5. L’explication de ce modèle neuropsychanalytique de D. Widlöcher proposée ici s’appuie sur l’exposé d’Alain Braconnier accessible sur la page web

 : http://www.psynem.org/Rubriques/Pedopsychiatrie_neurosciences/Dossiers/Alain_Braconnier/Modele_neuropsychanalytique_Widlocher                                                                 

6. Voir : Émotion                                                                                                                                 

7. Voir :   Insula (ou Cortex insulaire)                                                                                                

Bibliographie :                                                                                                                    

Ansermet F., Magistretti P. (2010), Les énigmes du plaisir, Odile Jacob.                 

Bergeret J.  (1974), La personnalité normale et pathologique, Bordas.                               

Dejours C. (1998), Le corps entre biologie et psychanalyse, Payot.                                                  

Freud S. (1925/1926), Inhibition, symptôme et angoisse, in : Œuvres complètes, XVII, Presses Universitaires de France, 1992.                                                                          

Lacan J. (1954-1955), Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Texte établi par J.-A. Miller, Éditions du Seuil, 1986.                                                                       

Lacan J. (1962-1963), Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004. Malaguarnera S., Dictionnaire de psychologie et psychanalyse en ligne, http://malaguarnera-psy.wifeo.com/dictionnaire.php.                                                                 

Rank O. (1924), Le traumatisme de la naissance, Payot, coll. Petite Bibliothèque Payot, 2002.                                                                                                                                 

Ronan Le N. (2007), Troubles anxieux : diversité des approches théoriques, L’information psychiatrique 9/2007 (Volume 83), p. 775-780.                                                                     

Solms M., Turnbull O. (2002), Le cerveau et le monde interne, PUF, 2015.            

Widlöcher D. (1996), Les nouvelles cartes de la psychanalyse, Odile Jacob.

 

 

Ajouter un commentaire

 
×