Freud, pionnier de la neuropsychanalyse

Dictionnaire de neuropsychanalyse

Extrait de “Dictionnaire de neuropsychanalyse" de Serafino Malaguarnera, 12 octobre 2016, pp. 186-191.

Sigmund Freud

                                                                                                                       

Sigmund Freud, le fondateur de l’approche psychanalytique, est au départ un neuropathologiste. Avant de découvrir la psychanalyse, il entreprend un long chemin dans ce domaine. Il s’est intéressé à la neuropathologie de la moelle épinière chez Ernest Brücke. À la fin de sa formation médicale, il séjourne dans le laboratoire d’anatomie de Meynert, où il approfondit ses connaissances en histologie et en neuroanatomie. À cette époque, Freud adhère au schéma associationniste du fonctionnement cérébral dont Meynert s’était fait le promoteur et qui représentait une alternative dynamique à la doctrine des localisations. Freud s’est également intéressé à la version dynamique de l’associationnisme proposée en Angleterre par Hughlings Jackson. Dans son ouvrage sur les aphasies (1891), Freud utilise le schéma associationniste du fonctionnement cérébral pour comprendre les troubles du langage comme alternative à l’utilisation d’un schéma localisateur. De 1877 à 1900, Freud publie plus de 200 communications neuroscientifiques, dont 40 articles originaux et 6 monographies substantielles, qui traitent des thèmes concernant la neurologie et la psychopathologie (1). Plusieurs historiens de la neurologie (Brazier, 1959 ; Shepherd, 1991) ont évoqué des contributions importantes dans beaucoup de ces travaux de Freud sur les neurosciences de base. Mark Solms souligne une des contributions de Freud qui consiste à avoir montré que le système nerveux des espèces invertébrées est lié à celui des espèces vertébrées par une série continue de changements (fixation).                                                                        

Il est possible de retracer (Solms, 1990 ; 1998) des règles de méthode applicable à la psychanalyse dans les recherches de Freud des années 1880 et 1890 sur les paralysies cérébrales infantiles (la maladie de Little). Après avoir fondé la psychanalyse, Freud continue à s’intéresser à la neurologie : il cherche des mécanismes et structures cérébraux pouvant expliquer quelques fonctionnements psychiques qu’il découvrait à l’aide de la psychanalyse. Il veut fonder la psychanalyse comme une médiation entre la vie biologique et psychique en recherchant le lien qui unit le vivant — le corps, ce qui nous constitue à la naissance — et le monde tel qui se présente — l’histoire de la famille, la langue, la culture, les symboles, etc. Freud essaie également, avec les outils scientifiques de son époque, d’échafauder une théorie globale du fonctionnement cérébral. En 1895, Freud écrit un essai, inachevé et puis abandonné, intitulé l’Esquisse d’une psychologie scientifique, où il propose un modèle structural et fonctionnel reposant sur la notion de neurone pour fonder un modèle de fonctionnement psychique sur un modèle cérébral. Cette notion de neurone a été récemment reconnue, à savoir que le neurone est une unité indépendante et qu’elle communique grâce à des barrières de contact qu’on a appelées des synapses. Cet ouvrage n’est pas achevé et Freud abandonne le rapprochement de ses théories sur le trauma sexuel avec ses connaissances neurologiques. Il réalise que la biologie n’avait pas suffisamment progressé pour le soutenir dans ce projet. Mais selon lui, ce projet de réunir ces deux disciplines, prématuré à son époque, pourrait être un jour réalisé permettant à ces idées provisoires en psychologie d’être basées sur une infrastructure organique (2). Freud a donc été contraint à spéculer et à se comporter comme s’il n’avait affaire qu’à des facteurs psychologiques, et à abandonner ainsi son projet de lier la psychanalyse avec les neurosciences, tout en exprimant l’avis que la connaissance du cerveau finirait par supplanter la psychanalyse. Il a également exprimé l’avis suivant : l’apport essentiel de la psychanalyse à la psychiatrie, consistant à lui offrir une infrastructure indispensable pour remédier à ses restrictions actuelles, sera considéré comme une introduction lorsque, dans un avenir, les avancées scientifiques permettront la création d’une psychiatre scientifique (Freud, 1923).                                                             

Néanmoins, au cours de ses recherches et de ses écrits, son intérêt pour la biologie et la neurologie refait parfois surface. En 1913, il évoque la nécessité de tenir les distances entre la psychanalyse et la biologie seulement dans un premier temps, celui du travail psychanalytique, car dans un deuxième temps un travail de jonction avec la biologie aurait l’avantage d’amener une confirmation sur l’un ou l’autre des points essentiels. En 1917, il énonce l’idée que la psychanalyse pourrait découvrir le terrain commun qui rendrait intelligible la rencontre d’un trouble somatique et d’un trouble psychique. En 1920, dans Au-de-là du principe du plaisir (1920), Freud puise dans le domaine de la biologie pour avancer dans ses nouvelles conceptualisations et manifeste explicitement sa confiance envers la biologie qui pourra un jour suppléer les insuffisances des descriptions en termes psychologiques. (3)                                  

Mark Solms et d’autres neuropsychanalystes reprennent cette idée de Freud que les découvertes de cette discipline puissent être réconciliées avec la neurobiologie. Les pionniers de la neuropsychanalyse ont fait retour aux travaux neuroscientifiques de Freud pour défendre leur point de vue, notamment à l’essai de Freud, inachevé et puis abandonné, l’Esquisse d’une psychologie scientifique. Dans cet ouvrage, Freud aborde tous les sujets qui seront développés jusqu’à la fin de sa vie : l’inconscient et le préconscient, processus primaire et processus secondaire, principe d’inertie et principe de constance, critère de la réalité, la poussée vers la réalisation d’un désir, l’importance de la sexualité dans les névroses, importance de la tension, le rapprochement entre rêve et symptômes névrotiques, la fonction inhibitrice du Moi, les traumatismes et la douleur en tant que de stimuli excessifs, l’écran protecteur contre ces derniers, l’énergie mobile et énergie liée, pas d’écran contre les stimuli internes, rêves (de désir, hallucinatoires, régressifs, déformés), etc. (Jones, 1958).                                                                                                                                                    ★                                                   

Avant la naissance de la neuropsychanalyse, plusieurs spécialistes de neurosciences ont fait l’éloge de certains travaux de Freud concernant la neurologie. Par exemple, de 1936 à 1967, de très nombreux spécialistes de neurosciences ont fait l’éloge de l’étude neurologique sur l’aphasie parce que dans cette étude Freud critique les traditions neurologiques de la localisation, notamment l’enseignement traditionnel de la neurologie du xixe siècle de Meynert ainsi que la position orthodoxe de Wernicke-Lichtheim concernant le schéma de localisation neuronale. De plus, cette étude représente également une des premières études à affirmer que la théorie physiologique du langage n’est qu’une transposition de problématiques psychologiques dans des termes physiologiques et une esquisse de l’approche moderne neurodynamique aux fonctions corticales supérieures.                                                                            

Depuis, plusieurs rapprochements entre certaines idées de Freud et les neurosciences ont été proposés. Par exemple, selon Lechevalier (1998), l’Esquisse représente une œuvre où se déploie une pensée novatrice qui peut être considérée comme précurseur des neurosciences. Les nombreuses explications du fonctionnement du neurone (4) en sont un exemple.                                                                                                ★                                                  

Repères chronologiques de Freud neurologue

1876 — En octobre, il entre au laboratoire de physiologie d’Ernst Brücke. Il travaille sur les fibres nerveuses du pétromyzon (larve de la lamproie) et publie un premier rapport dans le bulletin de l’Académie des sciences en 1877, puis second rapport en 1878.

1879 — Publication d’une Notice sur une méthode pour la préparation anatomique du système nerveux.

1882 — Publication de Sur la structure des fibres nerveuses et cellules nerveuses chez l’écrevisse.                                                                                                               Freud quitte le laboratoire de Brücke et entre à l’hôpital général de Vienne dans le service de médecine interne du professeur  Nothnagel.

1883 — Freud est nommé Sekundararzt. Il travaille dans le service psychiatrique du professeur Meynert et dans son laboratoire d’anatomie cérébrale.

1884 — Publication de la conférence Structure des éléments du système nerveux  faite à la Société de psychiatrie en 1882 ou 1883), d’Une nouvelle méthode pour l’étude du parcours des fibres dans le système nerveux central et de l’ Étude sur la coca.

1885 — Freud est nommé Privat-Dozent.                                                               

Il publie Un cas d’atrophie musculaire avec troubles de la sensibilité diffus et plusieurs articles sur le nerf acoustique, travaille sur le bulbe rachidien et la moelle épinière.                                                                                                                     

Séjour à la Salpêtrière chez Charcot (octobre 1885 – février 1886).

1886 — Traduction du tome III des Leçons sur les maladies du système nerveux de Charcot.                                                                                                             

Séjour à Vienne. Freud rédige son rapport de voyage et présente à l’Académie de médecine de Vienne son rapport sur l’hystérie masculine. Il juge blessant l’accueil qu’il reçoit. Freud ouvre son cabinet de consultation et quitte le laboratoire de Meynert. IL publie l’Observation d’une hémianesthésie très marquée chez un homme hystérique ainsi que De l’origine du nervus acusticus.

1887 — Début de la correspondance avec Fliess ; articles sur l’anatomie du cerveau pour l’Encyclopédie pour la suggestion hypnotique.

1888 — Publication de Sur l’hémianopsie dans la première enfance.

1891 — Publication de la Contribution à la conception des aphasies et (en collaboration avec O. Rie) Études cliniques sur la paralysie cérébrale hémilatérale des enfants.

Freud s’installe au 19 Bergasse.

1893 — Publication de Sur la connaissance des diplégies cérébrales infantiles.

1895 — Rédaction de l’Esquisse d’une psychologie scientifique.

1896 — Première occurrence du mot Psycho-analyse en français dans l’hérédité et l’étiologie des névroses, puis en allemand dans les Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défenses.                                                                                        

Première occurrence du mot  métapsychologie  dans la correspondance avec Fliess (lettre du 13 février).

1897 — Publication de Les paralysies cérébrales infantiles.

Freud écrit à Fliess qu’il renonce à sa neurotica.                                    

________________

▲ 1. Il n’a jamais été fait une édition complète de ces travaux parmi lesquelles plusieurs sont difficiles à trouver même dans leur version allemande. En mai 1995, un congrès international sur Les écrits « pré-analytiques » de Freud : 1877-1900 est tenu à Gand où se sont retrouvés des spécialistes issus des différentes écoles et disciplines. Les organisateurs du congrès : F. Geerardyn, R. Loose, J. Quackelbeen, A. W. Szafran et G. Van de Vijver. Suit à ce Congrès, il y a eu la publication du livre : Aux sources de la psychanalyse : une analyse des premiers écrits de Freud.                                                                  

2. « On doit se rappeler que toutes nos connaissances psychologiques provisoires doivent être un jour établies sur le sol des substrats organiques. Il semble alors vraisemblable qu’il y ait des substances et des processus chimiques particuliers qui produisent les effets de la sexualité et permettent la perpétuation de la vie individuelle dans celle de l’espèce ». Freud S. (1895), Esquisse d’une psychologie scientifique, PUF, 1956, p. 143.                                                                                                                                                        

3. « Les insuffisances de notre description s’effaceraient sans doute si nous pouvions déjà mettre en œuvre, à la place des termes psychologiques, les termes physiologiques ou chimiques (…). La biologie est vraiment un domaine aux possibilités illimitées : nous devons nous attendre à recevoir d’elle les lumières les plus surprenantes et nous ne pouvons pas deviner quelles réponses elle donnerait dans quelques décennies aux questions que nous lui posions ». Freud S. (1920), Au-de-là du principe du plaisir, Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 121-122.                                                                               

4. Voir : Neurone

Bibliographie :                                                                                                                                                  

Freud S. (1891), Contribution à la conception des aphasies, trad. C. Van Reeth, PUF, 1983.                                                                                                                                                                              

Freud S. (1895), Esquisse d’une psychologie scientifique, in : La naissance de la psychanalyse, PUF, 1956.                                                                                                            

Freud S. (1913), L’intérêt de la psychanalyse, Paris, 1985, Vol. 1.                                                   

Freud S.  (1920), Au-de-là du principe du plaisir, Essais de psychanalyse, Payot, 1981. Freud S. (1923), Théorie de la libido, Paris, 1985, Vol 2.                                                                        

Geerardyn F., Van de Vijver G. (2000), Aux sources de la psychanalyse : Une analyse des premiers écrits de Freud, 1877-1900.                                                                                                                   

Jones E. (1958), La vie et l’œuvre de Sigmund Freudt. 1, Presses Universitaires de France, coll. « Quadrige Grands textes »,‎ 2006.                                                                                        

Lechevalier B e B. (1998), Le Corps et le Sens: Dialogue entre une psychanalyste et un neurologue, Lausanne, Delachaux et Niestlé, préface de D. David.                                                      

Shepherd G. (1991), The Foundations of the Neuron Doctrine, London : Oxfort University Press.                                                                                                                                                                             

Solms M. (1990),A Moment of Transition: Two Neuroscientific Articles by Sigmund Freud, Londres, Karnac                                                                                                                           

Solms M. (1998), Une introduction aux travaux neuroscientifiques de Freud, in F. Geerardyn, G. Van de Vijver (2000), Aux sources de la psychanalyse : Une étude des premiers écrits de Freud (1897-1900), Paris, L’Harmattan.

Stora J.-B. (2006), La neuro-psychanalyse, P.U.F. « Que sais-je ? ».                                      

Jeannerod M., Georgieff N., Psychanalyse et science(s),  http://www.isc.cnrs.fr/wp/wp00-4.htm.                                

Compléments :                                                                                                                                                   

Indice de réalité, Esquisse d’une psychologie scientifique

 

Ajouter un commentaire