Un regard neuropsychanalytique sur le signifiant

Dictionnaire de neuropsychanalyse         

 

Extrait de “Dictionnaire de neuropsychanalyse" de Serafino Malaguarnera, 12 octobre 2016, pp. 418-421

Signifiant                                                                                         

Anglais : Significant

Selon Ferdinand de Saussure, le signifiant est l’image acoustique du mot. Le signe est l’élément linguistique qui regroupe sous forme d’un lien arbitraire le signifiant et le signifié qui est l’élément conceptuel.                                                                                                                          

                                                                                                                                  ★                                                

La notion de signifiant est introduite dans le domaine de la psychanalyse par le psychanalyste français Jacques Lacan. Au cours du séminaire sur les formations de l’inconscient (1957-1958), Lacan montre comment l’œuvre de Freud permet d’approfondir la théorie du signe linguistique de Ferdinand de Saussure et d’articuler la relation entre les notions saussuriennes de signifiant et de signifié. Au cours du séminaire sur les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Lacan propose un rapprochement entre les Wahrnehmungszeichen (les traces ou signes de la perception), dont Freud en parle à la lettre à Fliess — lettre 52 — et sa notion de signifiant. (1) »                  

La notion saussurienne de signifiant subit des remaniements importants dans la pensée de Lacan (1957). Avant tout, pour De Saussure, le lien entre le signifié et signifiant est fixe alors que pour Lacan ce lien est fortement instable, car un même signifiant peut signifier plusieurs concepts différents en fonction du contexte. Ensuite, pour Lacan, le signifiant ne signifie rien en soi, mais acquiert une signification en fonction de la position qu’il occupe dans une chaîne de signifiants. Autrement dit, le signifié est une production du signifiant qui ordonne et découpe la réalité. Cette primauté du signifiant sur le signifié est exprimée par un renversement des respectives positions du signifié et du signifiant dans le diagramme de De Saussure. Lacan introduit un algorithme où le signifiant se trouve au-dessus et le signifié en dessous, alors que c’est l’inverse dans le diagramme de De Saussure.

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Au cours du séminaire sur l’identification, Lacan élucide cette définition par le biais d’un apologue, notamment celui de la trace du pas de Vendredi sur le sable qui est le signe d’un passage. Si Vendredi retourne sur ses pas, faisant croire qu’il est vraiment passé par là, alors qu’il est retourné en arrière, nous avons quelque chose de très proche du signifiant. Il développe longuement la thèse que la lettre, au sens du trait unaire, constitue la structure essentielle du signifiant. Jusqu’à la fin de son enseignement, Lacan tiendra sa définition du signifiant comme ce qui représente un sujet pour un autre signifiant.                                                                                                                                                                                                                       ★                                                 

François Ansermet et Pierre Magistretti (2004) proposent une convergence entre la trace synaptique des neurobiologistes, la trace psychique de Freud et la notion de signifiant de Lacan. Dans la lettre à Fliess — lettre 52 –, Freud propose un schéma de l’appareil psychique qui se caractérise par trois inscriptions différentes du matériau perceptif. La première inscription est celle qui enregistre l’expérience que Freud appelle  signe de la perception. Lacan (1963-1964) établit un rapprochement entre sa notion de signifiant et celle de signe de la perception. Le signifié serait alors la perception de l’expérience de la réalité externe et il serait enregistré sous forme de signifiant. En soutenant l’idée que la trace mnésique freudienne correspond à la trace synaptique étudiée par les neurosciences, il est possible de proposer une convergence entre les notions de Freud, Lacan et la trace synaptique des neurosciences que le tableau suivant montre :

Selon Freud : Expérience ------ Perception (W) -------Signes de la perception(WZ)

                                                                                         Trace psychique                              

Selon les neurosciences : Expérience ------ Perception ---------  Trace synaptique

 

Selon Lacan :   Expérience -------------Perception -----------------   Signifiant

                                                Signifié                            

 

Dans le schéma de l’appareil psychique proposé par Freud, la deuxième inscription de la trace se réalise suivant d’autres associations et, comme le précise Freud, il est possible qu’elle soit aménagée suivant des rapports de causalité. Grâce aux mécanismes de plasticité neuronale, les traces synaptiques peuvent se combiner et créer d’autres traces synaptiques. Autrement dit, les signes de la perception ou premiers signifiants peuvent se combiner et se réinscrire sous forme de nouvelles traces ou signifiants. Ces nouveaux signifiants forment une chaîne de signifiants qui produiront un nouveau signifié étant différent du premier signifié de la réalité extérieur.  D’un point de vue neurobiologique, une première trace ou un signifiant correspond à un ensemble de neurones où s’est produite une facilitation. Cette première trace peut s’associer à d’autres premières traces formant un nouvel ensemble de neurones et créant un nouveau signifié. Il y aura ainsi associé à ce signifiant deux signifiés, celui qui se réfère au code de la réalité extérieur et celui qui se réfère à la réalité psychique inconsciente. Ces différentes transformations vont dans le sens des remaniements de la notion saussurienne de signifiant opérés par Lacan. Au départ, le signe de la perception reflète l’expérience de la réalité extérieure. Autrement dit, il y a une correspondance entre le signifiant et le signifié. Après les réassociations et retranscriptions, le signifiant se détache du signifié initial et en crée un nouveau. Le lien entre le signifié et signifiant n’est donc pas immuable comme le pensait de Saussure, mais instable. La primauté du signifiant sur le signifié, qui justifie qu’il se trouve au-dessus et le signifié en dessous dans l’algorithme proposé par Lacan, apparaît par la production du signifié par le signifiant qui ordonne et crée une réalité psychique qui est à la base de l’activité fantasmatique.

Le signifiant est une notion centrale dans les recherches neuropsychanalytiques d’Ariane Bazan (2007) qui enquête sur les logiques psychiques, physiologiques et épistémologiques de l’impact du signifiant sur l’humain. Ariane Bazan défend l’idée de l’importance du signifiant dans les recherches ayant une approche neuropsychanalytique, car elle le considère comme un point d’intersection entre la psychanalyse, puisqu’il est au cœur des manifestations de l’inconscient, et les neurosciences, puisqu’il est un objet d’étude pour sa matérialité donnée par la motricité articulatoire ou linguistique (2).

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▲ 1. « ... à nous en tenir à la lettre à Fliess — lettre 52 — les Wahrnehmungszeichen (les traces de la perception), ça fonctionne comment ? Freud déduit de son expérience la nécessité de séparer perception et conscience... Il nous désigne alors un temps où ces Warhnehmungszeichen doivent être constituées dans la simultanéité. Qu’est-ce que c’est, sinon la synchronie signifiante ? Et, bien sûr, Freud le dit d’autant plus qu’il le dit cinquante ans avant les linguistes. Mais nous pouvons tout de suite leur donner, à ces Wahrnehmungszeichen, leur vrai nom de signifiants. Et notre lecture s’assure encore de ce que Freud, quand il revient sur ce lieu dans la Traumdeutung, en désigne encore d’autres couches, où les traces se constituent cette fois par analogie. »                            

2. Voir : Bazan Ariane

Bibliographie :                                                                                                                                                    

Bazan A. (2007), Des fantômes dans la voix. Une hypothèse neuropsychanalytique sur la structure de l’inconscient, Montréal, Éditions Liber, Collection Voix Psychanalytiques.

Lacan J. (1957-1958), Le Séminaire V, Les formations de l’inconscient, Le Seuil, Paris, 1998.                                                                                                                                                                               

Lacan J. (1957), L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud, in : Écrits, Le Seuil, 1966, pp. 237-322.                                                                                                                

Lacan J. (1963-1964), Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973.                     

Compléments :                                                                                                                                                 

Lacan Jacques

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