Mémoire

Extrait de “Dictionnaire de neuropsychanalyse" de Serafino Malaguarnera, 12 octobre 2016, pp. 282-285.

Anglais : Memory

La mémoire est la capacité d’enregistrer des informations concernant les expériences, de les conserver et de pouvoir les utiliser.       


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En psychologie cognitive, la mémoire est composée de quatre processus : encodage, stockage (1), consolidation et récupération des représentations mentales. Le premier modèle de la mémoire a été décrit par Atkinson et Shiffrin en 1968 qui ont proposé un modèle de la mémoire divisée en trois sous-systèmes : registre sensoriel, mémoire à court terme et mémoire à long terme. La mémoire primaire ou mémoire à courte terme (MCT, ou mémoire immédiate ou de travail) est responsable de l'appréhension immédiate et d'un maintien relativement bref de l'information en mémoire. La mémoire à long terme (MLT) donne lieu à l'enregistrement permanent des nouvelles informations. Cette division du système mnésique en MCT et MLT est toujours acceptée jusqu'à présent. D’un point vu neurophysiologique, la mémoire à court terme correspond au maintien de l’activation des circuits réverbérants. La mémoire à long terme s’active grâce aux changements physiologiques des cellules interconnectés qui forment ces circuits réverbérants (ces cellules deviennent plus perméables) et aux changements anatomiques (augmentation des synapses au niveau de la terminaison du neurone).                                                
En ce qui concerne la mémoire à long terme, on pose une distinction entre la mémoire sémantique et la mémoire épisodique. La mémoire sémantique contient les règles grammaticales du langage, les informations de culture générale et certaines informations personnelles qui sont partagées par tout le monde (comme la date de naissance, adresse, etc.). Cette mémoire est formée par plusieurs sous-composantes qui renvoient à différents réseaux cérébraux et peuvent être endommagées séparément.                                                                   
La façon d’utiliser la conscience dans les processus de mémoire permet de poser une autre distinction entre deux types de mémoire dans la mémoire à long terme. Dans l’une — appelée mémoire implicite ou mémoire procédurale (2) —, la conscience n’intervient pas dans le rappel d’une information, dans l’autre — appelée mémoire explicite ou mémoire déclarative —, la conscience est directement impliquée. En ce qui concerne la mémoire implicite, plusieurs distinctions ont été établies. Dans la mémoire explicite, les informations codées concernent les événements autobiographiques et la connaissance factuelle. Au niveau cérébral, cette mémoire dépend de l’hippocampe et du lobe temporal médian. Si la mémoire explicite nous informe sur les choses, la mémoire implicite nous permet de nous rappeler la manière de faire les choses en faisant intervenir une mémoire inconsciente des stratégies motrices et de perception. Au niveau cérébral, cette mémoire dépend des systèmes spécifiques sensoriels et moteurs situés dans le cervelet et les ganglions basaux (Kandel, 1997).                                                                                                

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Freud a traité le thème de la mémoire sous trois angles différents. Le premier est d’un point neurologique et apparaît dans Contribution à la conception des aphasies (1891) où il propose une solution au problème de la conservation des souvenirs dans le cerveau et de l’origine des maladies de la mémoire. Sa conception de la mémoire se différencie à la fois de celle de Broca à la fois de celle de Carl Wernicke.  Le deuxième est psychologique et son approche se situe sur la lignée de la théorie des traces mnésiques. Le troisième est lié à la remémoration thérapeutique.                                                                               
Freud s’est surtout intéressé à la mémoire enfouie, notamment à la mémoire de l’inconscient où la trace mnésique est soumise aux transformations (3). Selon Freud (1896), la mémoire n’est pas le reflet de l’expérience, car elle subit à chaque étape de développement des remaniements, de nouvelles transcriptions ou traductions. En 1932, Sir Frederick Bartlett avance aussi l’idée que la mémoire est retranscriptive.                                                                      
Dans le chapitre VII de L’Interprétation des rêves (1900), Freud développe d’une manière systématique les questions concernant la mémoire, les traces mnésiques, les souvenirs et leurs déformations.                                                                                                                                                                  ---------------------------------------
Dès 1896, Freud propose l’hypothèse que la perception et la mémoire s’excluent réciproquement. Dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique (1895), Freud explique que ce qui est retenu dans la mémoire est inscrit dans des systèmes différents dont il pensait que c’étaient des systèmes neuronaux différents. Par contre, le système Perception-Conscience (Pc-Cs) ne garde pas de traces durables, et grâce à cela, ce système peut recevoir de nouvelles perceptions à tout moment (4). En 1925, Freud illustrera ce processus avec l’exemple de l’ardoise magique. Selon François Ansermet et Pierre Magistretti (2004), cette idée que la perception et la mémoire s’excluent réciproquement représente une grande découverte d’un point de vue neurobiologique. Marianne Leuzinger-Bohleber  montre que certaines idées originales sur la mémoire développées par Freud — par exemple, les souvenirs-écrans et l’après-coup (5) — peuvent encore être considérées comme vraies et qu’elles sont en concordance avec les recherches actuelles. Elle  propose que la mémoire contienne un aspect subjectif (l’histoire individuelle) et un aspect objectif (la réalité neuronale générée par les interactions sensorimotrices de l’environnement). Les changements thérapeutiques sont atteints si on prend en compte tant l’aspect subjectif de la mémoire (la vérité narrative) que l’aspect objectif (la vérité historique). En présentant les résultats concernant le dialogue interdisciplinaire sur la mémoire (2006 ; 2007), les données cliniques, cognitives et neurophysiologiques amènent Marianne Leuzinger-Bohleber à défendre l’idée que la mémoire doit être conçue comme un processus complexe, dynamique, recatégorisant et interactif intégré dans un corps (embodied) plutôt qu’une structure de stockage.                                                                    
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1. Voir : Stockage                                                                                                                                          
2. Voir : Mémoire procédurale                                                                                                                  
3. « Tous les systèmes mnésiques sont inconscients », écrivait Freud dans une lettre à Fliess (6 décembre 1896).                                                                                                                                     
4. « Il existe donc des neurones perméables servant à la perception (qui n’opposent aucune résistance et ne retiennent rien) et des neurones imperméables résistants et rétenteurs de quantité (Qn) ; de ces derniers dépendent la mémoire et probablement aussi les processus psychiques en général. » (Esquisse d’une psychologie scientifique, p. 67)                                                                                                                                                                                       
5. Nachträglichkeit

Bibliographie :                                                                                                                                                       
Ansermet F., Magistretti P. (2004), À chacun son cerveau. Plasticité neuronale et inconscient, Odile Jacob.                                                                                                                          
Atkinson, R. C., Shiffrin, R. M. (1968), Human memory: A proposed system and its control processes, in K. W. Spence (Ed.), The psychology if learning and motivation: Advances in Research and theory 2 ( pp. 89-195). New York, Academic Press.                                               
Mijolla De A. (sous la direction de) (2002), Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2005.                                                                                                                      
Freud S. (1891), Contribution à la conception des aphasies, trad. C. Van Reeth, PUF, 1983.                                                                                                                                                                                  
Freud S. (1896), lettre de Freud à Fliess du 6 décembre 1896, Masson, 1985.                                   
Freud S. (1895), Esquisse d’une psychologie scientifique, in : La naissance de la psychanalyse, PUF, 1956.                                                                                                           
Freud S. (1900), L’interprétation des rêves, trad. I. Meyerson et D. Berger, PUF, 1969. Freud S. (1925), Le bloc magique, in : Œuvres complètes, Psychanalyse : volume 17, 1923-1925 : Autoprésentation, Inhibition, symptôme et angoisse, Autres textes, Éd. : Presses Universitaires de France                                                                                                                  
Kandel E. R. (1997), Un nouveau cadre conceptuel de travail pour la psychiatrie, Evol. Psychiatr 2002 ; 67 (1) : 1-278.                                                                                                        
Leuzinger-Bohleber M. (2006), Nachträglichkeit and trauma, perspectives from psychoanalysis and embodied cognitive science. An interdisciplinary approach integrating findings from contemporary neurosciences presented at the conference «Freud's screen memories in the light of the contemporary psychoanalysis and neurosciences», in : Prague, May 4-6.                                                                                                                  
Leuzinger-Bohleber M., Pfeifer R. (2007), Recollecting the past in the present: memory in the dialogue between psychoanalyis and cognitive science, in : Psychoanalysis and Neurocience, Mauro Mancia, 63-95.                                                                                                                       
Madioni F. (2003), Préface « La mémoire entre psychanalyse et neurosciences » », Cliniques méditerranéennes 1/2003 (no 67), p. 11-13.

Compléments :                                                                                                                                                     
Amnésie infantile, Ansermet François, Après-coup, Cervelet, Magistretti Pierre, Mémoire épisodique, Mémoire procédurale, Oubli

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