Un regard neuropsychanalytique sur l'inconscient

Dictionnaire de neuropsychanalyse

Extrait de “Dictionnaire de neuropsychanalyse" de Serafino Malaguarnera, 12 octobre 2016, pp. 226-229.

Inconscient

Allemand : Unbewusste, unbewusst — Anglais : Unconscious. 

Freud distingue différents types d’activités mentales : les processus conscients où l’individu est subjectivement conscient de ce qui se passe ; les processus préconscients qui ne sont pas conscients à un moment donné, mais qui pourraient être rapportés à la conscience ; les processus inconscients constitués d’une série de traces et d’associations qui ne sont pas accessibles à la conscience si ce n’est qu’à travers le rêve, le lapsus, les oublis, les actes manqués et les autres formations de l’inconscient dont les significations peuvent être dévoilées par le travail psychanalytique.                                 

Dans la première topique, Freud conçoit l’inconscient comme une réalité substantielle et il l’identifie au refoulé. L’abréviation Ics désigne l’inconscient sous sa forme substantive comme système. Dans ce système, les contenus sont des représentants des pulsions et sont régis par des mécanismes spécifiques du processus primaire (1). Ne pouvant pas être acceptés par le système Perception-Conscience (Pc-Cs), ils peuvent y accéder seulement sous forme de compromis.                                                                                                                    

Dans la deuxième topique, l’inconscient perd sa réalité substantielle et ce terme est employé sous sa forme adjective. L’inconscient devient une qualité psychique, car des fonctions mentales très différentes peuvent être inconscientes. Ainsi, le Ça est inconscient, mais une part du Moi et du Surmoi sont également inconscients.

Bien que Freud n’ait pas proposé une théorie des processus cognitifs inconscients, il a tout même proposé une théorie d’association qui s’approche à plusieurs aspects de la théorie cognitive contemporaine.                                                                                                       

                                                                                                                                ★                                                

Jusqu’à la fin des années septante, la notion d’inconscient était surtout reliée au domaine de la psychanalyse, étant donné que les béhavioristes n’y croyaient pas, les cognitivistes y étaient indifférents et la psychologie évolutionniste qui commençait à peine à émerger ne s’était pas penchée sur le problème. Depuis, la notion d’inconscient a occupé de plus en plus une place importante dans les recherches des psychologues cognitivistes et parmi les explications du fonctionnement cognitif. Le terme d’inconscient a commencé à se charger de significations multiples qui ont contribué à créer des malentendus, des incompréhensions, voire des antagonismes entre les neurosciences et la psychanalyse. À présent, le concept d’inconscient est au cœur du débat entre la psychanalyse et les neurosciences.                                                                  

Désormais, les neurosciences cognitives soutiennent l’idée que les processus inconscients ont un poids déterminant dans l’ensemble du fonctionnement psychique parce que les capacités très réduites de l’activité consciente exigent leurs apports et ils affectent continuellement les actions et comportements conscients. Effectivement, la conscience a une capacité très limitée, car elle ne peut contenir en mémoire que sept unités d’information verbale et quatre unités d’information visuelle et spatiale à la fois. De plus, les neurosciences cognitives fournissent des connaissances sur une grande quantité d’opérations mentales qui s’effectuent sans l’apport de la conscience. Celle-ci s’apparente désormais à un phénomène exceptionnel, car la plupart des tâches mentales seraient effectuées de manière inconsciente par des aires spécialisées qui travaillent de manière indépendante. La plupart des informations traitées par le cerveau, qui vont des fonctions comme le contrôle du rythme cardiaque ou de la digestion aux opérations plus complexes, sont traitées par le cerveau sans l’apport de la conscience.  Les neurosciences cognitives ont également fourni des connaissances sur l’influence des processus inconscients sur nos actions et comportements conscients. Par exemple, Chartrand et Bargh (1999) soutiennent l’idée que la conscience pourrait expliquer seulement 5%. de nos actions, car 95% de celles-ci seraient déterminées par des processus inconscients.                                                                                                                   

La clinique a également mis en avant la présence d’opérations mentales qui s’effectuent sans l’apport de la conscience. Par exemple, des phénomènes de traitements d’informations inconscients sans l’apport de la conscience se produisent auprès de patients ayant des lésions spécifiques, comme la vision aveugle (2) ou le syndrome de déconnexion interhémisphérique (3).                                                                            

                                                                                                                               ★                                                 

L’inconscient dont s’occupent les cognitivistes correspond plus à ce que Freud appelle l’inconscient descriptif plutôt qu’aux processus inconscients dynamiques. Nénmoins, depuis quelques décennies, il y a également des observations cognitives et neuroscientifiques en faveur d’un inconscient dynamique. En 1994, Epstein montre expérimentalement que les processus motivationnels et émotionnels peuvent également être inconscients, confirmant ainsi une hypothèse dynamique de l’inconscient. D’autres données expérimentales montrent également que les processus émotionnels peuvent influencer la pensée et le comportement sans être conscients. D’autres recherches montrent que des motifs inconscients et implicites influencent plus facilement les comportements lorsqu’un individu ne poursuit pas un but d’une manière consciente.                                                                                                          

Selon François Ansermet et Pierre Magistretti (2004), l’idée freudienne de l’inconscient s’éloigne des phénomènes psychiques que les neurobiologistes regroupent sous le nom d’inconscient cognitif. Ces auteurs préfèrent les qualifier de non conscients  pour les différencier de l’inconscient freudien. Les mécanismes qui régissent ces phénomènes non conscients  pourraient s’apparenter à ceux que Freud décrit pour le préconscient. En revanche, ils s'éloignent de ceux qui régissent les deux autres inconscients décrits par Freud, car il y a plusieurs aspects qui les séparent. Premièrement, l’inconscient cognitif suit les mêmes lois du traitement conscient de l’information alors que l’inconscient freudien suit des lois différentes. Plus particulièrement, une information dans l’inconscient freudien se situe en dehors de la temporalité, de la spatialité et du principe de non-contradiction. La psychanalyse postule en outre un mécanisme spécifique, notamment le refoulement, qui est responsable de la formation des contenus inconscient. Il y a également d’autres mécanismes, comme la condensation et le déplacement, qui participent à la formation de ce deuxième inconscient. Ensuite, François Ansermet et Pierre Magistretti (2010) évoquent le troisième inconscient décrit par Freud (1923) qui montre que l’inconscient n’est pas uniquement constitué par des contenus refoulés. Les caractéristiques de ce troisième inconscient accentuent davantage la différence entre les phénomènes psychiques non conscients  des cognitivistes et l’inconscient freudien. Les représentations de l’inconscient cognitif sont le reflet de la réalité extérieure ou de la première inscription, alors que les représentations de l’inconscient freudien sont seulement au départ un reflet de la réalité extérieure parce qu’elles s’éloignent ensuite de la réalité, car les traces se réassocient continuellement grâce aux propriétés cérébrales de plasticité et reconsolidation. Alors que dans le deuxième inconscient, celui constitué par le refoulement (condensation et déplacement), les traces synaptiques sont en continuité avec les traces originaires, dans le troisième inconscient les traces, en se réassociant, perdent leurs liens avec les traces originaires et introduisent ainsi une discontinuité.                                                      

François Ansermet et Pierre Magistretti ne partagent pas l’idée de certains neuropsychanalystes selon lesquels l’inconscient correspondrait à une mémoire particulière définie et localisée par la neuropsychologie, notamment la mémoire procédurale, car ils conçoivent l’inconscient freudien comme un système de traces mnésiques, constituant un scénario fantasmatique, qui se réassocient continuellement grâce aux propriétés cérébrales de plasticité et à la reconsolidation plutôt qu’un système de mémoire définie et localisable.

Eric Kandel (1997) soutient l’idée que l’étude de la nature des processus mentaux inconscients est un domaine où la biologie et la psychanalyse pourraient se rejoindre.                                                                   

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▲ 1. Voir : Condensation, Déplacement                                                                                                   

2. Voir : Vision aveugle                                                                                                                                           

3. Voir : Déconnexion interhémisphérique (syndrome de — )

Bibliographie :                                                                                                                                           

Ansermet F., Magistretti P. (2004), À chacun son cerveau: Plasticité neuronale et inconscient, Odile Jacob.                                                                                                                                         

Ansermet F., Magistretti P. (2010), Les Énigmes du plaisir, Odil Jacob.                                         

Bargh J. C.,  Chartrand T. I. (1999), The unbearable automaticity of being, American Psychologist, 54 : 462-479.                                                                                                                                     

Epstein S. (1994), Integration of the cognitive and the psychodynamic unconscious. American Psychologist, 49, 709–724.                                                                                                              

Freud S. (1923), Le moi et le ça, in : Œuvres complètes, XVI, Presses Universitaires de France, 1991.                                                                                                                                                              

 Kandel E.R. (1997), Un nouveau cadre conceptuel de travail pour la psychiatrie, Evol. Psychiatr 2002, 67 (1) : 1-278.                                                                                                            

Malaguarnera S., Dictionnaire de psychologie et de psychanalyse, Dictionnaire en ligne, http://malaguarnera-psy.wifeo.com/dictionnaire.php                                                                        

Westen D. (1996), Psychologie : pensée, cerveau et culture, De Boeck, Paris, 1999.                                                                                                                           

Compléments :

Amorçage subliminal, Ansermet François, Ça (subst.), Trace, Magistretti Pierre, Kandel Eric R., Mémoire, Mémoire procédurale, Processus primaire, Processus secondaire, Reconsolidation

 

 

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